LA BELLE VIE (2001)
Il en est des disques de jazz comme du reste de la production phonographique
généraliste. Certains, deux ans à peine après
leur commercialisation, paraissent déjà totalement caducs,
risibles même. D 'autres au contraire, peu évidents, voire
inaccessibles, à première écoute, se bonifient et finissent
par séduire avec le temps.
"La Belle vie", duo rassemblant les forces novatrices de deux
guitaristes majeurs de la scène jazzistique française dite
"avant-gardiste" (entre soixante quinze et quatre vingt cinq,
pour schématiser) ne rentre lui dans aucune de ces deux catégories.
Enfin publié vingt ans après avoir été enregistré
(au festival de Lauzerte), il demeure en effet une merveille de fraîcheur,
exactement comme s'il venait tout juste d'avoir été réalisé.
Peut être parce qu'il est tout simplement dédié "à
Chaplin, à l'enfance et au printemps", trois dédicataires
communément connus pour ne pas engendrer le rancissement ni la mélancolie.
Peut-être aussi parce qu'il permet de relativiser l'apport créatif
de guitaristes actuellement en vogues auprès des instances festivalières,
tels Russell Malone, par exemple, Ronny Jordan ou encore Peter Jordan ou
encore Peter Bernstein. Tous gens fort estimables, certes, humainement sympathiques
et techniquement irréprochables, mais qui se contentent la plus part
du temps d'aligner de vieux clichés pas tout à fait défroissés.
Un peu comme un Goncourt qui serait rédigé en vieux français.
Gérard Marais et Raymond Boni, eux improvisateurs nés que
Thurston Moore, le leader discophile de Sonic Youth, tient en haute estime,
jouent de leurs instruments de manière ludique, sans se soucier des
tendances en vogue ni des éventuels impératifs commerciaux
qu'un tiers pourrait leur dicter.
Guère portés non plus sur cet esprit compétiteur cher
aux inconditionnels des jam sessions d'antan, ils s'attachent à privilégier
sans cesse cette complicité qui les unit en dépit de la diversité
de leur backgrounds, plus contemporain chez le Parisien, plus flamenquiste
chez le Toulonnais. Avec, comme unique repère commun, l'héritage
revendiqué d'un gitan, Django Reinhardt. Dont ils ont su transposer,
l'une des vertus essentielles: la prodigalité.
Serge Loupien - Libération |